Faut-il se satisfaire des progrès réalisés quand ils sont minimes ? La question s’est posée, vendredi 7 mars, quand Pierre Ramain, Directeur général du travail, a présenté les résultats de l’Index d’égalité professionnelle. En 2024, la note moyenne des entreprises était de 88 sur 100. En 2025, elle n’a augmenté que de 0,5 point, à 88,5. Certes, elle n’était que de 85 en 2021.
Est-ce à dire qu’en six ans, l’égalité hommes femmes fait du surplace ? Six raisons peuvent expliquer cette stagnation plutôt inquiétante.
Ce prisme culturel continue de choquer les numéros un des cinq syndicats représentatifs. Un poste de « secrétaire général » qui s’est d’ailleurs sensiblement féminisé depuis les élections de Marylise Léon (CFDT) et Sophie Binet (CGT) en 2023. Pour cette dernière, interrogée sur l’apport de l’égalité professionnelle entre femmes et hommes pour la performance économique de l’entreprise, la secrétaire générale de la CGT a répondu sans ambages : « Je n’ai juste pas envie de répondre. Pourquoi est-ce qu’on devrait expliquer ce qu’apporte l’égalité femmes-hommes à la société ? En fait, on ne devrait pas avoir à l’expliquer. C’est une mesure de justice, c’est notre dû ».
Béatrice Clicq (Force Ouvrière) a complété par la nécessité de justice sociale que représente l’égalité dans le monde du travail, et ajouté que « la performance, ce n’est pas le sujet, en fait : ça doit être acquis parce que nous sommes égales aux hommes ».
Christelle Toillon (CFE-CGC) a répliqué en termes on ne peut plus professionnels : « Pourquoi parler de performance économique au sujet de l’égalité ? Je suis une femme, je suis cadre ingénieure, et à l’école j’étais aussi performante que mes camarades masculins. Pourquoi une fois passée la porte de l’entreprise serais-je moins performante ? ».
Les organisations syndicales ont vertement réagi à certains propos tenus par les représentants patronaux. Après avoir rappelé que dans les très petites entreprises, 42 % des dirigeants sont des femmes selon une enquête interne, Pierre Burban, secrétaire général de l’U2P, a indiqué que « ce que je dis c’est très caricatural et c’est sans doute contestable, mais les hommes ont construit leur vie autour de leur vie professionnelle. C’est vrai que les femmes, et encore une fois c’est très caricatural, ont plus organisé leur vie privée ».
Marylise Léon, secrétaire générale de la CFDT, a vivement répliqué : » A partir du moment où les femmes doivent assumer 80 % de la charge domestique, on peut effectivement regretter qu’elles ne soient pas plus concentrées sur la question professionnelle ».
Karen Henry, représentant le Medef, a reconnu que l’égalité femmes hommes « est favorables au monde de l’entreprise et, aujourd’hui, elles y sont d’autant plus sensibles qu’on a des candidats qui sont très attentifs aussi en termes de marque employeur ». En effet, une entreprise ayant une bonne note à l’Index pourrait recruter plus facilement des candidats sensibles à ces questions. Il s’agit, comme pour l’environnement, d’un argument de taille pour les candidats à l’emploi et pour les salariés.
Malheureusement, les progressions en la matière sont faibles. Selon l’économiste Camille Landais, qui a présenté les résultats de ses travaux pour le Conseil d’analyse économique (CAE), la réduction des écarts de revenus ralentit depuis 2010. Entre 1990 et 2010, il s’est réduit de 15 points, mais de seulement cinq points entre 2010 et 2020.
Camille Landais analyse les raisons de cette stagnation : les interruptions de carrières liées aux grossesses, les temps partiels plus fréquents chez les femmes que chez les hommes, les différences salariales qui perdurent dès l’embauche et ne se résorbent pas au fil des progrès des femmes dans leurs carrières.
Les syndicats ont aussi fait leur mea culpa. Selon Marylise Léon, les militants syndicaux sont trop peu formés au sujet. Sylvie Bernard (CFTC) pense également que « la formation des élus de CSE devrait systématiquement intégrer un module dédié à la négociation de l’égalité ».
Par ailleurs, la négociation de branche patine sur le sujet. Selon les chiffres officiels de bilan de la négociation collective, rappelés par Karen Henry (Medef), « en 2023, 11 accords de branche ont été signés sur l’égalité professionnelle, au lieu de six en 2022 ». Pour Sophie Binet, ce faible engouement tient en grande partie aux blocages des organisations patronales.
Béatrice Cliq (FO) a également regretté le manque de transversalité dans les négociations au niveau de l’entreprise, préférant que cette question soit évoquée dans tous les accords et non uniquement dans des accords dédiés.
C’est là encore une revendication largement partagée mais sur laquelle la CGT et FO ont insisté : peu d’entreprises sont sanctionnées lorsqu’elles ne respectent pas leurs obligations. En effet, une centaine ont été pénalisées depuis 2019 alors qu’un millier ont été mises en demeure, selon Pierre Ramain. D’après Sophie Binet, il s’agit d’une « hypocrisie majeure ». Chez FO, Béatrice Clicq déplore également l’absence de sanctions : » Environ cent entreprises sanctionnées, c’est dérisoire. De ce fait, il n’y a aucune raison que ça bouge. Si vous ne risquez rien, pourquoi se fatiguer à réaliser des actions en faveur de l’égalité ? ».
Des divergences sont également apparues entre les organisations patronales et syndicales en matière de temps partiels. Si Karen Henry (Medef) a précisé que le temps partiel n’est pas forcément subi, dans l’optique d’un équilibre de vie professionnelle-vie personnelle, Marylise Léon a appelé à la vigilance, en précisant qu’il ne fallait pas « culpabiliser les femmes ». « Je voudrais juste qu’on fasse attention collectivement lorsqu’on aborde la question de l’égalité. Quand on dit que les jeunes filles se mettent à mettre des freins, qu’elles se dévalorisent, c’est un discours que j’entends de plus en plus… ».
